Mais oui mon poulet, on l’a fait !


Pièce en 3 actes

Acte 1

Scène 1 : préambule

Mercredi 4 avril – bureaux de l’UJAP. Deux hommes sortent d’une réunion.

Patrick : Bon, tu vas à Nantes bien sûr vendredi ?

Moi : Ben non, je ne pourrai me libérer à temps pour prendre le car.

Patrick : Tant mieux. Enfin, je voulais dire, c’est dommage…

Moi : Je vais tout tenter pour…

Patrick me coupe : Non, non, ce n’est pas la peine !

Moi : Mais si

Patrick : Mais tu ne veux pas comprendre ou quoi. Tu étais où quand on a gagné à Nancy ?

Moi : Ben chez moi

Patrick : Tu étais où quand on a battu Saint-Chamond ?

Moi : Euh à Paris.

Patrick : Et tu seras où vendredi ?

Moi : Probablement chez moi Patrick…

Patrick : Bien !

Scène 2 : Avant-match

18h30. Je pleure sur mon canapé. Je ne fais pas partie de la joyeuse troupe des 120 supporters présents dans les tribunes de la salle Mangin-Beaulieu de Nantes. Les paroles du méchant Patrick résonnent encore dans ma tête. Je croque une pomme. Je suis si malheureux que je suis à deux doigts d’engloutir le trognon avec ses pépins, le tout en sachant que ces derniers contiennent du cyanure. Par chance, mon téléphone vibre et attire mon attention au moment le plus critique.

Jocelyn : Salut toi

Moi : Salut Jocelyn

Jocelyn ; Je suis devant le match. Je te cherche partout. Tu es à côté du Gwenn ha Du ?

Moi : Non, non

Jocelyn : Tu es où ?

Moi : Chez moi.

Jocelyn : Minable !

Je jette un rapide coup d’œil au trognon cyanuré puis je tente de me rassurer. Le match va démarrer.

Acte 2

Scène 1 : la première mi-temps

20h. Le coup d’envoi est donné. Je suis seul sur mon canapé, face à ma télé, connectée à LNBTV, je finis une bière. Je fais mine de l’avoir achetée à la buvette de Mangin.

Moi: : Allez les gars, que Patrick le veuille ou non, je suis avec vous.

Ça démarre très moyennement. Les deux équipes nous proposent un basket décousu à base de tirs extérieurs ratés. C’est un Gloubi-boulga de basket. Le téléphone sonne.

Ma femme : C’est moi. On va bientôt rentrer. Tu nous prépares quoi à manger ?

Nom d’une pipe. J’avais oublié !

Moi : du Gloubi-boulga ?

Ma femme : Comment ?

Moi : heu, je voulais dire… du poulet cajou.

Ma femme : OK, à tout à l’heure.

20h04. Bernard King troue enfin le filet d’un petit hook-shot en se rapprochant du panier.

Moi : enfin, ça va jouer !

Mais pas du tout, il faut attendre près de 2 minutes de plus pour que les choses se décantent vraiment. Le spectacle n’est pas des plus somptueux mais la bagarre promise se met en place. À ce jeu, les joueurs de Laurent Foirest ont prouvé récemment qu’ils étaient plutôt costauds. C’est pourtant l’Hermine qui clôture le 1er quart en tête (19-14) malgré les encouragements des supporters Quimpérois présents dans la salle. Je profite de la mini-pose pour me saisir d’une assiette, d’un couteau et de mon blanc de poulet. De retour sur la table basse, je m’attelle tranquillement à sa découpe. Mon chat, Corinne, prend place à côté de moi. Il m’aime beaucoup lorsque je m’occupe du poulet.

Moi : Tu vois Corinne, là ils se mettent à défendre comme il faut. Ça va payer.

Bozo marque près du cercle et l’UJAP recolle au score. Paul-Lou, sans peur, vient défier le géant Waverly Austin dans la raquette nantaise. Il lui fait un petit tour de passe-passe dans les airs et rajoute deux points. Peu après, il intercepte et file à toutes jambes pour en rajouter deux nouveaux au compteur de l’UJAP.

Mon chat : Miaou !

Moi : Oui Corinne, ils ont la gnac. Ils ont fait un premier petit trou.

Mon chat : Miaou ?

Moi : Oui, je sais, 7 points ce n’est qu’un trou de souris.

Je reprends ma découpe de poulet. Je regarde à peine l’assiette. Mes yeux sont rivés sur l’écran. Nos Béliers doivent prendre le large mais tout au contraire, se sont les adorateurs de l’Hermine qui grignotent leur retard. Je me rapproche de ma télé et j’en reste bouche bée…

Moi : Corinne !

Mon chat en avait profité pour venir attaquer le poulet. Guy Landry Edi plante un trois points pour clôturer la mi-temps. Moi, je plante mon couteau dans mon filet de poulet ! J’entends un cri à la télé. « Non ! » Ça c’est sûrement Patrick.

Je pars à ma buvette avant qu’il n’y ait la queue. Punaise, tout est gratuit. Je vais prendre un jus de banane. Je reçois quelques coups de fil et sms.

Scène 2 : la deuxième mi-temps

Efe a son moment. Il permet aux nôtres de tenir debout dans ce combat. Mais bon sang que c’est dur. Il nous faut un événement providentiel, quelque chose qui…

Moi : Bon sang ! Zorro ! Il n’a pas de chapeau, mais de longues tresses. Un Kev-alier, qui surgit hors de la nuit …

Il capte un rebond offensif puis marque pour faire repasser l’UJAP en tête. Derrière, à l’image de Bozo au contre, ça défend. L’homme du troisième quart, c’est Thomas. Deux tirs à 3 points puis une grande défense avant de regagner le banc. (41-43)

Moi : Thomas tu es génial !

Mon poulet est coupé. Je me saisis des oignons. C’est parti pour le dernier quart-temps.

On prend les devants. Une grosse défense étouffante permet de prendre 6 points d’avance.

Moi : Regarde Corinne, on a le match en mains. Il est pour nous.

Ils reviennent les bougres. Ils font du corps à corps.

Moi : regarde Corinne, ils ont fait un taol-korn-revr à Paul-Lou. Je ne savais pas que les prises de Gouren étaient autorisées au Basket. Après tout, c’est un derby breton… et le gouren, c’est de la lutte bretonne.

Il permet de faire un écran du tonnerre pour un shoot à trois points dans le corner qui fait mouche à trois points. Ils nous passent devant.

Moi : T’inquiète, Corinne, Zorro va revenir.

Ekpegirin revêt un costume de Sergent Garcia. L’occasion est trop belle pour Kevin. Il y retourne : ‘Un Kev-alier qui surgit…’. Il nous refait la scène dans laquelle Zorro débarque par la fenêtre, se suspend à l’énorme lustre, saute derrière le Sergent Garcia et de la pointe de l’épée, lui écrit un Z à l’arrière du pantalon. En basket, dans le langage des Mondésir, ça signifie rebond offensif et deux points.

Hélas, trop gentils, probablement sensibilisés par la situation difficile que traverse actuellement l’Hermine, les erreurs grossières s’accumulent, comme s’ils voulaient leur offrir la victoire. Faute antisportive, balles perdues…, tout y passe et Nantes attaque les 54 dernières secondes avec 7 points d’avance (61-54).

Moi : C’est foutu Corinne. Regarde les SMS que j’ai reçus. Plus personne n’y crois.

Mon chat : Miaou

Moi : il y a de quoi être déçu, ils avaient la mainmise sur le match.

6 secondes de jeu à peine et Bernard allume une mèche à trois points. Il fait péter un premier verrou (61-57)

McKnight assure aux lancers francs. (63-57) Restent 23 secondes

Temps mort de Laurent Foirest. Un stratagème se met en place. Ceux qui auraient pu être des victimes expiatoires deviennent des bulldogs enragés.

Balle remise en jeu directement sur Mad Max Choplin qui fait filoche sur son trois points. 63-60. Restent 23 secondes. Le temps est suspendu. Le suspense reste entier

Acte 3

Scène 1 : le final

On frappe à la fenêtre. J’aperçois le visage souriant de ma femme me faisant un grand ‘coucou’. Elle revient tout juste d’Huelgoat avec ma fille et ma nièce. Le moment est critique. Je saute par dessus la table basse. Quelle détente ! En 3 foulées, j’ai la main sur la porte d’entrée. Une bise à chacune.

Moi : Entrez, entrez, je retourne au match, ce sont les 23 dernières secondes et le moment est critique.

Ma femme : Qui gagne ?

Moi : Je te dirai tout à l’heure…

3 autres foulées et je me jette sur le canapé. Le tout à la vitesse de la lumière. Il n’y avait pas de temps à perdre. Pour l’UJAP aussi, les secondes sont précieuses. Guy Landry Edi est aux lancers francs. Il met le premier mais rate le deuxième (64-60). Kammeon prend le rebond et Bernard expédie un nouveau missile à 3 points qui fait mouche. Il y a un parfum de magie dans l’air. (64-63) L’UJAP fait faute sur Edi qui s’était montré friable sur le lancer précédent. Bien leur en a pris. Il rate ses deux tentatives et Kevin récupère le potentiel ballon de la victoire. Ce sera la dernière attaque de la soirée. A ce moment précis, je soupçonne Laurent Foirest d’avoir saupoudré ses joueurs de magie.

Moi : Magie, magie… et vos joueurs ont du génie ! Venez voir ! Ils vont le faire…

Tel un générique des Simpsons, tout le monde se jette dans le canapé. Bernard King remonte doucement le terrain. Il se présente face à la ligne à trois points. Son défenseur ne le lâche pas. Un petit stepback et il s’élève pour une tentative à trois points. Pause : tout le monde a les yeux rivés sur King. Son shoot rentrera-t-il ? Les Nantais prient. Pendant ce temps, un grand malin a fait valoir ses talents de prestidigitateur. C’est notre Zorro du soir. Probablement dissimulé sous sa cape, Kevin s’est fait oublier de Christopher McKnight, lui passe derrière et vient se positionner, seul, sous le panier.

La magie opère. King adresse une passe laser lumineuse pour Kevin qui dunke. (64-65) La dernière tentative de Diggs n’y changera rien.

Ma fille : Ouah c’est fou !

Ma nièce : Ils sont vraiment très bons !

Ma femme : c’est énorme !

Moi : ils sont magiques je vous dis !

Scène 2 : Épilogue

Je reçois un coup de fil.

Un ami au téléphone : Mais oui mon poulet, on l’a fait !

Moi : Génial, magique !

Ma femme : Le poulet est prêt ?

Moi : Presque, on passe à table dans quelques minutes.

Je retourne en cuisine. Je passe mon poulet à la poêle. Je rajoute les oignons, des cajous, du miel et de la sauce soja. Le tout sera accompagné de riz et de chou rouge. Je laisse mon poulet mijoter et je lui répète ces quelques mots.

Moi : Mais oui mon poulet, on l’a fait !